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Edito
D’aujourd’hui à demain

Cette semaine, dans toutes les synagogues, s’élèvent les mots éternels : «A Toi, D.ieu, est la justice…». C’est, en effet, cette semaine, que,

partout, retentissent les profondes paroles des Seli’hot, ces textes poignants par lesquels, tels des enfants devant leur Père, nous demandons à D.ieu de pardonner nos fautes. Si, dans les communautés séfarades, ce rite est pratiqué depuis le début du mois d’Elloul, il commence à l’être, à présent, également dans toutes les autres. C’est dire que ces Seli’hot expriment maintenant un sentiment général littéralement irrépressible. Nous avons tous la conscience forte que Roch Hachana est proche, que ce jour est loin d’être comme les autres et qu’il faut connaître et emprunter les chemins qui permettent de le vivre. Car c’est bien de vie qu’il est ici question.
Cette préparation est comme l’antichambre de l’année qui va commencer. Nous la souhaitons, à nous-mêmes, à ceux qui nous entourent et à tous les hommes, la plus belle du monde. Nous avons tant de défis à relever, tant de grandes choses à accomplir, en nous et autour de nous. Roch Hachana, c’est, après l’œuvre spirituelle de la période, le temps où D.ieu nous entend. C’est le moment où tout retient son souffle pour laisser s’instaurer, de façon manifeste, ce lien à la fois glorieux, subtil et infini, entre le Créateur et la créature. Tout se passe comme si nous avions entre nos mains l’instrument qui, par sa puissance, bouleverse une donne anciennement imposée, brise les chaines mises en place de longtemps pour brider les consciences, fait finalement passer le souffle d’une liberté réelle presque oubliée. Car l’enjeu est bien là, en cet instant. L’année nous a souvent entrainés trop vite et trop facilement dans ses méandres. Elle a emporté, dans ses tourbillons, tant de résolutions sincères et inabouties. Elle a pu estomper jusqu’à l’oubli tant d’attentes et parfois d’espérances. Mais le mois de Tichri est là et, avec lui, tout le cœur mis à l’ouvrage, tous ces sentiments si précieux – oubli de soi, amour de l’autre, amour de D.ieu – qui sont comme autant de clés de l’avenir.
Se retrouver, tout à coup, face à soi-même réapparaît alors comme une expérience nouvelle. Car, dans ce face à face singulier, c’est aussi notre rapport avec D.ieu qui se révèle. Enfants devant leur Père, serviteurs devant leur Maître, peuple devant son Roi, nous sommes, en ce moment, tout cela et bien plus encore. Et c’est toute une gamme de sagesses et de sentiments multiples qui surgit en chacun. Roch Hachana est à notre porte, le Choffar résonne déjà dans notre cœur et le jour est proche où, au cœur de la fête, il retentira à nos oreilles. Il est temps d’entreprendre le grand voyage d’automne qui ouvre tant de perspectives et de visions nouvelles. Aujourd’hui tout est possible. Demain aussi, si nous le voulons. Pour une bonne et douce année.    
H. NISENBAUM

Roch Hachana :
La prière de ‘Hanna
…Aimer l’Eternel ton D.ieu et Le servir de tout ton cœur et de toute ton âme. (Deutéronome 11:13)
Quel est le service du cœur ? C’est la prière. (Sifri, ibid)

La Haftara (lecture tirée des Prophètes) du premier jour de Roch Hachana nous relate l’histoire de ‘Hanna, la mère du prophète Chmouel.
‘Hanna, l’épouse sans enfant d’Elkana, vint à Chilo, où se tenait le Sanctuaire, avant que le roi Chlomo ne construise le Temple de Jérusalem, pour prier afin d’avoir un enfant : ce qu’elle fit, en pleurant abondamment. Et elle émit un vœu et dit: “Ô D.ieu des Hôtes… si Tu donnes à Ta servante un enfant, je le consacrerai à D.ieu tous les jours de sa vie…”
Eli, le Grand Prêtre, l’observait alors qu’elle “priait profusément devant D.ieu… Seules ses lèvres bougeaient, sa voix ne se faisait pas entendre.
Eli pensa qu’elle était saoule. Et il lui dit: «Combien de temps seras-tu ivre? Mets de côté ton vin!’. ‘Hanna répliqua: ‘Non, mon Maître… je n’ai bu ni vin ni aucune boisson forte, j’ai épanché mon âme devant D.ieu…»”.
Eli accepta sa réponse et la bénit pour que D.ieu exauce sa requête. Cette année-là, ‘Hanna donna naissance à un fils qu’elle nomma Chmouel (“demandé à D.ieu”). Quand elle l’eut sevré, elle accomplit son vœu de le consacrer au service de D.ieu, en le conduisant à Chilo où il fut élevé par Eli et les prêtres. Chmouel grandit et devint l’un des plus grands prophètes d’Israël.
La prière de ‘Hanna, comme l’on dénomme cette lecture, constitue l’une des sources bibliques fondamentales du concept de la prière. En fait, le dialogue entre Eli et ‘Hanna touche l’essence de la prière en général, et la prière de Roch Hachana en particulier. 

Le paradoxe
Le concept de la prière à D.ieu, comme il est présenté dans la Torah et exposé dans les écrits de nos Sages, semble renfermer une contradiction interne.
D’une part, la prière est décrite comme la communion de l’âme avec le Créateur, une île de ciel dans une journée du monde du quotidien. “Les pieux méditaient une heure, disent nos Sages, et seulement alors ils se mettaient à prier. Ils se retiraient du monde et se concentraient jusqu’à s’être complètement départis de leur matérialité et avoir atteint la suprématie de l’esprit de la raison, de sorte qu’ils atteignaient un état proche de la prophétie”. Ils “attachaient leur âme au Maître de Tout, dans un état de crainte et d’amour absolus et de véritable attachement”. En fait, le mot hébreu pour “prière”, Tefila, signifie “attachement”; la prière consiste en la décision de s’élever au-dessus des soucis quotidiens et de s’attacher à sa source en D.ieu.
Et pourtant, l’essence de la prière est notre demande à D.ieu de pourvoir à nos besoins quotidiens matériels. C’est là le fondement sur lequel repose son édifice spirituel tout entier. Maïmonide définit ainsi le principe de la prière:
…Chaque jour, l’homme doit prier et solliciter, dire les louanges de D.ieu et Lui demander de pourvoir à ses besoins avec supplication; après cela, il offre sa prière et ses remerciements à D.ieu pour le bien qu’Il lui a attribué.
Mais ces deux aspects de la prière ne sont-ils pas incompatibles et même contradictoires? Celui qui s’est complètement départi de sa matérialité demande-t-il à D.ieu de pourvoir à ses besoins? Celui qui a atteint un état proche de la prophétie a-t-il ces préoccupations dans son esprit?
Le paradoxe de la prière s’accentue encore le jour de Roch Hachana. En ce jour, non seulement nous nous tenons devant D.ieu mais nous Le couronnons, faisant abnégation totale de notre personne et de nos besoins. Et pourtant, un seul regard sur la prière de Roch Hachana montre qu’elle est pleine de requêtes pour la vie, la santé et la subsistance pour l’année à venir.

Une Maison sur terre
D.ieu créa le monde, disent nos Sages, parce qu’ “Il désirait une demeure dans les mondes inférieurs”. Les “mondes inférieurs” sont notre monde matériel, inférieur à cause de sa distance spirituelle de notre source, son illusion d’autosuffisance et son retrait quasi absolu de tout ce qui est transcendant et divin. Mais c’est là que D.ieu a désiré résider, souhaitant que “ce monde inférieur” soit celui qui habite et exprime Sa vérité.
C’est pourquoi la Torah décrit notre mission dans la vie comme essentiellement faite d’actions impliquant des objets matériels. En fait, virtuellement, chaque ressource matérielle sur terre, chaque membre et organe de notre corps a sa Mitsva spécifique, la manière pour D.ieu d’établir comment elle peut être l’instrument de Sa volonté.
Ainsi nos actes ne sont pas personnels et nos demandes ne sont pas égocentriques. Oui, nous demandons à manger, la bonne santé et la richesse ; mais nous les demandons comme un serviteur demande à son maître les moyens de mieux le servir. Nous demandons de l’argent pour accomplir la Mitsva de la charité, la force pour construire une Soukka, la nourriture pour maintenir ensemble le corps et l’âme pour que notre vie serve de “résidence dans les mondes inférieurs” qui abritent la présence divine dans notre monde.
Et Roch Hachana, le jour qui couronne D.ieu, est le plus propice pour lui demander de pourvoir à tous nos besoins et désirs matériels. Couronner D.ieu signifie l’accepter comme souverain dans tous les domaines de notre vie, nous vouer non seulement à une quête spirituelle mais aussi et surtout à accomplir Son désir pour une demeure ici-bas.

Une accusation d’ivrognerie
C’est là le sens profond de l’échange entre Eli et ‘Hanna.
L’accusation d’Eli peut aussi se comprendre comme une critique de ce qu’il jugeait comme un excès dans les demandes matérielles. «Tu es dans le lieu le plus saint, dit-il, et c’est dans ce lieu que tu demandes à D.ieu d’accéder à tes désirs matériels?
“Tu m’as mal comprise, répond ‘Hanna. J’ai épanché mon âme devant D.ieu. Je ne demande pas simplement un fils, je demande un fils que je puisse consacrer à D.ieu tous les jours de sa vie».
Nos Sages nous disent que Chmouel fut conçu à Roch Hachana. Que D.ieu ait exaucé cette prière en ce jour nous encourage à L’approcher avec toutes nos demandes matérielles en ce jour éminent. Car à Roch Hachana nos besoins personnels et notre désir de servir notre Roi sont les mêmes.

Récit
La vision

J’étais emprisonné dans un camp de travail, à l’extrême nord de l’Union Soviétique. Notre baraque était surpeuplée et l’atmosphère était étouffante. Je sortais dans la cour pour prendre un peu d’air frais mais il faisait soixante degrés en dessous de zéro et tout ce qu’on pouvait voir, c’était de la neige, partout.
C’était Roch Hachana et je ne pouvais réfléchir qu’à une chose : où se trouvaient ma femme et mes enfants ? Les officiers du KGB m’avaient annoncé des nouvelles terrifiantes : «Ta femme est décédée ; quand nos hommes sont venus pour prendre ses enfants - puisqu’elle n’était pas capable de les éduquer dans l’esprit soviétique révolutionnaire – elle a protesté et paniqué. Puis elle a subi une crise cardiaque et est décédée. Mais ne t’inquiète pas : nous prenons soin des enfants ! Ils sont placés dans un orphelinat soviétique où ils reçoivent une excellente éducation communiste. Ils ne subiront plus ton lavage de cerveau et tes fadaises religieuses !»
Plus ils parlaient, plus je les croyais. Et ils en rajoutaient : «Qui est ton D.ieu pour lequel tu sacrifices ta femme et tes enfants ? Pourquoi ne te sauve-t-Il pas de nos mains ?»
Je voulais pleurer mais je n’avais plus de larmes. Je gardais toute ma souffrance enfouie dans mon cœur. Je craignais de mourir, le cœur brisé. Je décidai de déverser mon cœur devant D.ieu avant de quitter ce monde de mensonge.
«Maître du monde ! Aujourd’hui c’est Roch Hachana et nous ne prononçons pas la prière de «Al ‘Hèth» pour avouer nos fautes et en demander le pardon. Mais dans les circonstances actuelles, je ne peux attendre Yom Kippour. Je Te demande pardon pour chaque année et chaque jour que j’ai passé dans ce monde de mensonge ! Et Toi, dans Ta grande pitié, pardonne-moi si je récite «Al ‘Hèth» en ce jour de Roch Hachana ! »
Et je me suis mis à énumérer un «Al ‘Hèth» absolument unique : «Pour le péché d’avoir organisé une école juive clandestine ; pour le péché d’avoir créé des ateliers dans lesquels les Juifs ne seraient pas obligés de travailler le Chabbat et les jours de fête ; pour le péché d’avoir falsifié des documents officiels afin que les enfants juifs ne soient pas arrêtés et que leurs professeurs ne soient pas envoyés là où je me trouve maintenant…
«J’ai très mal agi envers nos si mauvais dirigeants mais tout ce que j’ai fait, c’était pour préserver Ta Torah et Tes commandements. Alors de grâce, pardonne-moi pour ces péchés. Et laisse-moi exprimer une dernière requête : dis-moi où sont ma femme et mes enfants ! Que leur est-il arrivé ? Fais-le moi savoir afin qu’il soit plus facile pour moi de quitter ce monde de mensonge. Agis pour moi au-delà de la bonté !
«Et encore une chose : aujourd’hui c’est Roch Hachana ! Fais que je puisse aujourd’hui accomplir la Mitsva du jour ! Fais-moi entendre le son du Choffar ! »
A ce moment-là, une voix résonna dans mon cœur ! Si claire ! J’étais sûr que c’était une voix du ciel. Elle me chuchotait : «Ne sois pas triste et ne crois pas ce que te racontent ces brigands ! Ta femme et tes enfants sont vivants, ils sont à la maison. Tu les reverras et tu n’auras que des satisfactions de tes enfants !»
Je suppliai : «Oh mon D.ieu ! Change les lois de la nature ! Nous pouvons entendre ce qui se déroule à des kilomètres de chez nous grâce à la radio ! Je T’en prie : fais-moi entendre le son du Choffar !»
Soudain, devant mes yeux, j’aperçus une grande synagogue, avec une «Bima», une estrade, au centre et sur l’estrade se tenait le Rabbi de Loubavitch qui sonnait du Choffar : «Tekia» ! Mon âme tressaillit en entendant ce son interminable, perçant, intense. «Chevarim, Teroua» ! Mon cœur battait à tout rompre à l’écoute de ces sons semblables aux sanglots d’un enfant devant son père aimant… Debout dans la neige, je m’immergeai complètement dans cette vision d’un autre temps, d’une autre planète mais si réelle. Du plus profond de mon cœur, j’implorai mon Créateur : «Notre Père, notre Roi ! Aie pitié de nous ! Sauve Tes enfants qui ne dépendent que de Toi ! Tes enfants souffrent !»
Puis j’éclatai en sanglots. Les larmes coulaient sans que je puisse les arrêter ; elles se transformaient en glace qui s’accrochait à ma barbe. J’énumérai devant D.ieu tous mes soucis, mon angoisse à l’idée que ma femme devait s’occuper seule de nos enfants, de leur éducation juive, de leur nourriture, que mes enfants qui n’avaient pas fauté souffraient, que mes frères et sœurs vivaient dans l’inquiétude.
Je ne voyais plus la neige et la glace qui recouvraient pourtant le paysage, ni les chiens de garde ni les animaux à forme humaine qui tyrannisaient les détenus. Ce qui était réel, ce que je ressentais vraiment, c’était D.ieu et Sa sainte Torah, le Rabbi qui sonnait du Choffar et qui, par cela même, faisait prendre conscience aux ‘Hassidim de la Présence de D.ieu, de l’importance du moment, de la sincérité de la prière et de la nécessité d’œuvrer pour la délivrance du peuple juif… Le Rabbi, lui aussi, pleurait du plus profond de son âme.
Les années ont passé et, grâce à D.ieu, j’ai survécu. Après avoir purgé ma peine, j’ai été libéré du camp de travail et je suis rentrée à la maison. Ma femme et mes enfants étaient vivants et menaient une vie conforme à la Torah et aux Mitsvot, malgré les dangers et les privations qu’ils avaient dû affronter durant mon absence. Bien des années plus tard, nous pûmes miraculeusement quitter cet enfer, la tête haute. Nous sommes arrivés en Israël, toute la famille réunie.
Dès la première opportunité, je me suis rendu chez le Rabbi à New York afin de prier avec lui, dans sa synagogue du 770 Eastern Parkway à Roch Hachana, afin de le remercier d’avoir prié pour nous et de nous avoir bénis, ce qui nous avait donné la force et le courage de survivre.
J’entrai au 770. C’était une très grande synagogue avec une estrade au centre. Le Rabbi se préparait à sonner le Choffar tandis que des milliers de ‘Hassidim l’observaient dans un silence impressionnant, chacun pensant très fort à tout ce qu’il désirait pour l’année à venir. Le Rabbi monta sur l’estrade. Il prit trois sacs en carton qui contenaient des milliers de lettres, envoyées de tous les coins du monde ; nombreuses étaient celles provenant d’Union Soviétique, de Juifs demandant une bénédiction pour pouvoir quitter ce pays.
Le Rabbi se couvrit le visage de son Talit et sanglota. Il pleurait pour tout le peuple juif. Et il sonna le Choffar : Tekia, Chevarim, Teroua… C’était la vision que j’avais aperçue dans le camp, des années auparavant. Mais cette fois, ce n’était pas une vision !      
Rav Mena’hem Mendel Gorelik (Zal) L’Chaim n°889
traduit par Feiga Lubecki

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Edito
Le temps nouveau de Roch Hachana

C’est un mot merveilleux que Roch Hachana. Il allie, dans le cœur et l’esprit, le bonheur de l’année nouvelle et les bénédictions qu’elle ne peut qu’apporter, les images de la famille réunie en des moments d’une intensité sans pareille, la solennité de la sonnerie du Choffar et l’espérance de tous. S’il fallait imaginer une image qui représenterait ce jour, elle aurait, à la fois, les couleurs de la sérénité d’un soir qui tombe et celles de la puissance d’un jour qui se lève. D’une certaine manière, dire Roch Hachana, c’est dire toute la vie qui recommence.
Certes, la grandeur du jour apparaît à tous et l’émotion de la sonnerie du Choffar est là pour en témoigner. Lorsque la fête commence, c’est dans un autre temps qu’on entre. Les vœux échangés de «bonne année» ne sont plus alors simplement des conventions sociales mais bien des souhaits venus du cœur de chacun qui retentissent devant D.ieu comme autant de joyaux tirés de ce prodigieux trésor : l’amour de l’autre. Les instants qui passent, à partir de ce moment, sont essentiels. C’est dans une proximité particulière avec notre Père, D.ieu, que nous nous installons. Et cette relation renouvelée change notre vie, transforme le monde. En ces jours de Roch Hachana, c’est du plus profond de notre âme que nous L’appelons et Lui entend cet appel. Il sait l’effort de chacun et accorde à tous l’avenir dont ils rêvent.
Pour cela, chacun œuvre avec enthousiasme. C’est ainsi que, dans les synagogues, chacun vient, en ces deux jours de fête, écouter le Choffar, à la fois appel, sanglot et cri de victoire. C’est pourquoi aussi, chacun décide de faire de la nouvelle année autre chose qu’un simple espace de temps succédant à un autre et que seul leur millésime respectif différencierait. Chacun décide d’apporter sa pierre au grand édifice spirituel qui, à présent, se bâtit. Pour cela, chacun choisit son propre chemin de progrès, si personnel et si indispensable. Chacun sait aussi que, sans l’autre, il n’est rien et que ne penser qu’à soi, c’est oublier ce que l’on est vraiment.
Roch Hachana est ainsi un temps de résolution, comme on dirait de renouveau. Car celles-ci ne sont pas une sorte de rite obligé. Elles surgissent comme une évidence et elles éclairent le chemin. Le monde est comme en attente, il nous faut lui répondre. La venue de Machia’h n’est-elle pas au bout de cette avancée.   
H. NISENBAUM
   
Roch Hachana :
Techouva, Tefilah et Tsedaka

La traduction d’une langue à l’autre suppose que chacun des mots de l’une des langues sera rendu exactement dans la seconde. Mais cela n’est pas toujours vrai ou possible et tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’idées essentielles et uniques dans le Judaïsme.
On risque alors de tomber dans l’erreur de traduire une idée juive par celle qui nous est familière dans une autre culture alors qu’en réalité elles sont dissemblables, voire opposées.
C’est précisément le cas des trois mots qui sont constamment dans notre esprit durant les Dix Jours de Techouva. Ces mots sont ceux de Techouva, Tefila et Tsedaka, en français : repentance, prière et charité.
Le Rabbi nous explique avec insistance à quel point ces concepts diffèrent selon la langue dans laquelle ils sont rendus.

Le service des Dix Jours
Nous exprimons l’espoir qu’à Roch Hachana D.ieu nous bénisse d’ «une année bonne et douce» à venir, une année fructueuse par les enfants, la santé et la subsistance.
Mais il n’y a pas de limites au bien et à la bénédiction. Aussi, durant les Dix Jours de Techouva qui séparent Roch Hachana de Yom Kippour, avons-nous l’opportunité, par notre service, de faire en sorte que D.ieu nous accorde des bienfaits encore plus grands de «Sa main pleine et généreuse».
En quoi consiste ce service ? C’est, comme nous le disons dans nos prières, «la repentance, la prière et la charité» qui écartent le mal et apportent le bien. Mais les mots «repentance, prière et charité» sont erronés et conduisent à une fausse interprétation des idées de la vie religieuse qu’ils évoquent dans le Judaïsme et à l’extérieur.
En fait les différences sont cruciales. La Techouva n’est pas la repentance. La Tefila n’est pas la prière. Et la Tsedaka n’est pas
la charité.

Techouva et repentance
«Repentance» se dit en hébreu ‘Haratah et non Techouvah. Non seulement ces termes ne sont pas synonymes mais ils sont opposés.
‘Haratah  implique le remord, le sentiment de culpabilité pour le passé et l’intention de se comporter d’une manière tout à fait nouvelle dans l’avenir. L’homme décide de devenir «un être nouveau». Mais la Techouva  signifie le «retour» à sa nature originelle.
Sous jacent au concept de la Techouva est le fait que le Juif est, dans son essence, bon. Des désirs et des tentations peuvent l’empêcher momentanément d’être lui-même, d’être conforme à son essence.
Mais les actes négatifs qu’il accomplit n’appartiennent pas à sa véritable nature, pas plus qu’ils ne l’affectent. La Techouva est un retour au véritable moi.
Alors que la repentance implique qu’il faille renier le passé et tout recommencer, la Techouva signifie que l’on revient à ses racines en D.ieu et qu’on les laisse apparaître comme notre véritable personnalité.
C’est pour cette raison que si le Juste n’a aucune raison de se repentir et que l’impie risque d’en être incapable, la Techouva leur est accessible à tous les deux.
Les Justes, bien qu’ils n’aient jamais péché, ont constamment l’aspiration à revenir à leur nature la plus profonde. Et les impies, aussi distants soient-ils de D.ieu, peuvent toujours revenir, car la Techouva ne nécessite pas de créer quoi que ce soit de nouveau mais seulement de redécouvrir le bon qui a toujours été présent en eux. 

La Tefila et la prière
«Prière» en hébreu se dit Bakacha et non Tefila. Encore une fois, ces termes sont opposés. Bakacha signifie «prier, demander, supplier». Mais  Tefilah  signifie «s’attacher».
Dans la Bakacha, la personne demande à D.ieu de lui accorder, d’En Haut, ce dont elle a besoin. C’est pourquoi, quand elle ne manque de rien ou qu’elle ne désire pas de don d’En Haut, la Bakacha paraît inutile.
Mais par la Tefila, l’homme cherche à s’attacher à D.ieu. C’est un mouvement du bas, de l’homme, vers le haut : il cherche à atteindre D.ieu. Et cela convient à tout un chacun et en tous moments.
L’âme juive possède un lien avec D.ieu. Mais elle habite aussi un corps dont les préoccupations avec le monde matériel risquent d’atténuer ce lien. Il a donc besoin d’être constamment renforcé et réactualisé. C’est là la fonction de la Tefila. Et elle est nécessaire pour chaque Juif, car nous avons tous besoin de nous rattacher à notre source de vie.

La Tsedaka et la charité
Le mot hébreu pour charité n’est pas Tsedaka mais ‘Hessed. Et à nouveau ces mots sont antinomiques. ‘Hessed, la charité, signifie que celui qui reçoit n’a aucun droit au don et que le donateur n’a aucune obligation de donner. Il fait un don gratuit, mu par la bonté de son cœur. Son acte est une vertu plutôt qu’un devoir. Par contre, la Tsedaka signifie «droiture» ou «justice». L’implication en est que le donateur s’en acquitte car c’est son devoir de le faire. Tout d’abord parce que tout dans le monde appartient, en dernier ressort, à D.ieu. Les possessions de l’homme ne sont pas les siennes par droit, mais plutôt, elles lui ont été confiées par D.ieu et l’une des conditions de cette transaction est qu’il doit aider ceux qui sont dans le besoin.
D’autre part, l’homme a le devoir de se conduire vis-à-vis des autres comme il demande à D.ieu de Se conduire à son égard. Et tout comme nous demandons à D.ieu Ses bénédictions alors qu’Il ne nous doit rien et n’en a aucune obligation, ainsi sommes-nous liés par un acte de justice à faire des dons à ceux qui nous sollicitent même si nous ne leur sommes aucunement débiteurs. De cette manière, nous sommes récompensés, mesure pour mesure.
Parce que nous avons donné gratuitement, D.ieu nous donne gratuitement.
Cela s’applique tout particulièrement à la Tsedaka donnée pour aider les institutions d’étude de la Torah. Car tous ceux qui reçoivent l’éducation de ces institutions constituent la future fondation d’une maison en Israël et un futur guide pour la génération à venir. Voilà quel sera le produit de la Tsedaka et l’acte est la mesure de sa récompense.

Trois voies
Ce sont là les trois voies qui mènent à une année «écrite et scellée» dans le bien.
En revenant à son moi le plus intime (Techouva), en s’attachant à D.ieu (Tefila) et en faisant des dons avec justice (Tsedaka), l’on transforme la promesse de Roch Hachana en un accomplissement opulent de Yom Kippour : une année de douceur et d’abondance.

Récit
Et toutes Tes créatures sauront…

Alors que je donnais un cours de ‘Hassidout, à Anvers, un jeune homme âgé d’une vingtaine d’années entra, alors que nul ne le connaissait : «J’ai entendu qu’on pouvait apprendre le judaïsme ici. Et qu’on peut aussi trouver ici un endroit où loger. Je vais revenir quand je me sentirai prêt. Etes-vous d’accord ?»
Bien sûr ! répondis-je. Quand vous voulez !
Plus tard, il revint et se présenta. Il s’appelait Eytan, c’était un Israélien. Comme tant d’autres, il était sorti de son étroit pays
après le service militaire et, en Inde, il s’était entiché d’un Gourou qui enseignait une certaine forme de spiritualité. Eytan se plongea entièrement dans cette «science» inconnue qui le captivait. Il savait que s’il parvenait à s’imprégner entièrement de ce nouveau style de vie, il aurait le privilège, l’honneur insigne d’être admis dans le cercle restreint des véritables disciples, et ainsi d’accéder à la «vérité» qu’il recherchait tant et qui était certainement réservée à l’élite de l’élite.
A un moment donné, le gourou le questionna sur ses origines. Quand il répondit qu’il était israélien, le gourou lui demanda avec insistance s’il avait coupé tous ses liens avec le judaïsme. La question surprit Eytan qui n’avait qu’une vague relation avec la croyance de ses ancêtres. Cependant, après avoir mûrement réfléchi, il admit en toute honnêteté qu’il ressentait encore un lien ténu avec le judaïsme.
Dans ce cas, conclut le gourou, Eytan ne pouvait être admis dans sa garde rapprochée tant qu’il ne coupait pas toute attache avec le judaïsme. Grand prince, il conseilla à Eytan de se rendre en Hollande pour se renseigner sur sa propre religion. Si celle-ci devait le décevoir, cela le purifierait à jamais et lui permettrait de se dévouer entièrement à sa nouvelle secte.
Après avoir étudié un certain temps avec moi, Eytan changea progressivement. Le judaïsme devenait intéressant, l’aspect mystique de la ‘Hassidout l’attirait particulièrement. Il découvrait avec fascination tout un pan de son héritage spirituel auquel il n’avait jamais eu accès. Cependant il refusait fermement d’accomplir les Mitsvot de base, comme les Téfilines. Même après une étude intensive, il ne se sentait pas vraiment persuadé. Il me fit part de ses doutes : «J’ai décidé de faire une pause, déclara-t-il. Bien que je ressente que j’évolue dans la bonne direction, je veux m’assurer que mon enthousiasme n’est pas inspiré uniquement par mon environnement ici. Je vais retourner en Hollande afin de faire le test : le désir de me rapprocher du judaïsme est-il objectif ou bien dépend-il de l’atmosphère ambiante ?»
Et Eytan partit.  Je savais que je devrais faire preuve de patience.
Mais les jours devinrent des semaines et toujours pas de nouvelles d’Eytan.  Les fêtes arrivaient. Le matin de Roch Hachana, je me concentrai sur les mots de la prière, celle qui raconte comment D.ieu créa et créé continuellement le monde, comment un jour «toutes Tes créatures sauront que Tu es leur Créateur…» Je pensai à Eytan : silencieusement je demandai à D.ieu que lui aussi reconnaisse bien vite la vérité, la vérité du judaïsme, de la Torah, du peuple juif, de l’existence de D.ieu et le fait qu’Il dirige le monde, que le Machia’h viendra et saura persuader toutes les nations à vivre en paix…
C’est alors que je sentis une tape sur mon épaule : troublé dans ma ferveur, je me retournai. C’était Eytan ! Stupéfait et heureux de le revoir, je le saluai chaleureusement en silence et lui offris un siège à côté de moi. Je ne pouvais pas parler au milieu de cette prière si poignante qu’on ne prononce que durant ces deux jours de Roch Hachana… Mais après la prière, nous avons parlé longuement et il me raconta ce qui lui était arrivé le matin même : «J’ai commencé ma journée comme je le fais chaque jour, par la méditation. Dans le silence du jour qui se levait avec majesté, j’ai soudain ressenti avec la plus absolue clarté qu’effectivement D.ieu existe et que Sa Torah est la vérité. Très loin dans ma mémoire, je retrouvai une atmosphère depuis si longtemps oubliée : on était au début de l’automne, sans doute au début des fêtes. Je cherchai un calendrier hébraïque et réalisai que c’était Roch Hachana. Il fallait que je rejoigne d’autres Juifs à la synagogue. Je ne voulais pas laisser passer ce moment intense sans le traduire dans l’action, de même qu’Avraham n’accepta de laisser la vie sauve à son fils Its’hak que s’il pouvait sacrifier un bélier à sa place : il ne fallait pas laisser passer ce moment sans une action concrète. Aidez-moi à prendre un nouveau départ ! »               
Rav Shabtai Slavaticki Highlight Traduit par Feiga Lubecki

 
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